Loin de Kiev, comment l’Afrique affronte la montée des cours du blé

Loin de Kiev, comment l’Afrique affronte la montée des cours du blé

Produire du pain à base de céréales locales, bloquer les prix ou sensibiliser les citoyens à de nouvelles habitudes alimentaires… Les capitales africaines multiplient les initiatives pour faire face à la montée des prix du blé, accélérée par la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Tour d’horizon des solutions locales.

“Nous n’avons pas été les plus grandes victimes de la pandémie. Nous ne serons pas des conséquences collatérales de la guerre en Ukraine”, déclarait Lionel Zinsou, l’ancien Premier ministre béninois en juin dernier. Le conflit en Ukraine aujourd’hui met à mal l’équilibre alimentaire mondial. Il laisse craindre une crise capable d’affecter les pays les plus pauvres, notamment ceux du continent africain.

Le blocage des exportations de blé inquiète tout particulièrement les dirigeants africains. Près de 30% de la production mondiale provient des deux belligérants. Certains pays africains importent jusqu’à 80% de leurs céréales de ces deux pays.

Face aux pénuries, les prix augmentent. En Centrafrique, le Plan Alimentaire Mondial (PAM) s’attend à une augmentation de 30% du prix du riz à partir d’août. Les hausses atteignent 67% pour la farine de blé et 70% pour l’huile végétale, indique le porte-parole du gouvernement centrafricain. Alors, face à l’inflation galopante, une solution évidente apparaît aux yeux de tous : le blocage des prix.

Bloquer les prix de blé et importer du blé via des aides internationales

En Côte d’Ivoire, le gouvernement a choisi de plafonner le prix de la baguette entre 150 et 200 francs CFA (22 et 30 centimes d’euro) selon le poids. Elle compense ce manque à gagner pour les boulanger avec une subvention de 6,4 milliards de francs CFA (environ 10 millions d’euros).

En outre, certains pays peuvent compter sur la solidarité internationale. En Égypte (102 millions d’habitants), la Banque mondiale vient d’allouer une aide de 500 millions de dollars pour favoriser l’achat de blé. Et pour cause, l’Égypte est le premier importateur mondial de blé. Il dépend de la Russie et de l’Ukraine pour 85% de son approvisionnement. Mais une autre solution plus pérenne est plébiscitée par les boulangers : introduire de la patate douce dans la fabrication du pain.

Se tourner vers les substituts à la farine de blé

Le gouvernement égyptien vient d’autoriser l’utilisation de la patate douce à la place pour remplacer le blé dans la farine. Ceci doit permettre de produire plus de pain avec les quantités disponibles et de réguler les prix. Selon la presse locale, les boulangeries expérimentent la fabrication de ce “pain à la patate douce” depuis ce 5 juillet, dans le gouvernorat de la Nouvelle Vallée au sud-ouest de l’Égypte. Mais la patate douce n’est pas le seul aliment pouvant remplacer le blé.

La Côte d’Ivoire se tourne elle vers la farine de manioc pour fabriquer sa baguette de pain. Le pain est un aliment central dans le pays. Il ne compte pas moins de 2 500 boulangeries pour quelque 25 millions d’habitants. Mais là encore l’inflation atteint des sommets. On était à 4,6% en mai 2022, dépassant largement les 3% fixés par l’Union économique et monétaire des États ouest-africains (UEMOA).

“Tout est devenu cher sur le marché”, peste Honorine Kouamé, une vendeuse dans le quartier populaire Blockhaus à Abidjan. “Si on peut fabriquer le pain à base de farine locale de manioc, ce sera meilleur. On est prêt à consommer local”, affirme-t-elle. Et elle a déjà commencé à le faire. Dans ses marmites incandescentes, elle cuit des galettes et mélange farine de blé et de coco. Avec 6,4 millions de tonnes produites chaque année en Côte d’Ivoire, le manioc est la deuxième culture locale après l’igname. Mais un pain au manioc est associé à un pain de mauvaise qualité.

Sensibiliser les consommateurs aux substituts du blé

Un tel changement doit être précédé d’une campagne de sensibilisation. Comment peut-on convaincre les boulangers et les consommateurs à se tourner vers ces nouvelles alternatives ? “L’objectif est de créer une confédération de la boulangerie qui pourra promouvoir l’incorporation des denrées locales dans la fabrication du pain à hauteur de 15%”, précise Marius Abé Aké, président de la fédération des boulangers de Côte d’Ivoire.

La Côte d’Ivoire n’est pas la seule concernée. Le 19 juillet 2022, les boulangers ivoiriens se rendront à Dakar pour une rencontre régionale avec leurs voisins ouest-africains. “Il s’agit de penser à long terme, à notre sécurité alimentaire, il s’agit de penser comment la Côte d’Ivoire va faire en sorte d’être moins dépendante des cours mondiaux”, estime Marius Abé Aké.

Produire plus de blé localement et favoriser le marché intra-africain

Le chef de l’Etat ivoirien, Alassane Dramane Ouattara, n’a pas caché ses ambitions à l’ouverture de l’Africa CEO Forum en juin 2022. “Une telle situation inflationniste pousse les gouvernements et les entreprises à réévaluer leur dépendance aux réseaux internationaux”, s’est-il exprimé. Il avait notamment cité l’exemple de l’Inde. Son président, Narendra Modi, avait choisi d’interdire totalement les exportations de blé mi-mai 2022.

Si l’Afrique veut moins importer, alors elle doit augmenter ses capacités de production à l’intérieur des pays. Pour se faire, l’Afrique doit “doubler l’application d’engrais sur le continent et faciliter le commerce intra-africain de produits alimentaires”, préconise Raymond Gilpin, économiste en chef du bureau Afrique du Programme des Nations Unies pour le développement (Pnud) à TV5MONDE.

C’est le cas notamment de La Tunisie qui cherche l’autosuffiance en blé dur d’ici 2023.  Actuellement, elle réalise un niveau de production de 70% en blé dur. Mais les agriculteurs des plaines ensoleillées de Cebalet Ben Ammar, au nord de la capitale Tunis, sont pénalisés par du matériel délabré et un manque d’aide financière du gouvernement.

Augmenter la production locale ne veut pas dire que “l’Afrique doit s’isoler des marchés mondiaux”, assure l’économiste Raymond Gilpin. “Elle doit plutôt chercher à se repositionner dans les chaînes de valeur mondiale. Il faut que la valeur de ses ressources naturelles reste sur le continent et profite aux producteurs africains”, conclut-t-il.

De son côté, le dirigeant russe Vladimir Poutine nie toute implication dans la crise alimentaire du blé sur le continent. Selon lui, la Russie pourrait “probablement” fournir l’année prochaine “50 millions de tonnes de céréales”, après 37 millions de tonnes prévus en 2022.

La Rédaction (avec BB et CA)